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16/09/2009

Le pouvoir ne se partage pas

 

Édouard Balladur
Le pouvoir ne se partage pas. Conversations avec François Mitterrand
Paris, Fayard, 2009

 

Le livre publié par M. Balladur pour relater ses conversations avec François Mitterrand, pendant la période de cohabitation de 1993 à 1995, nous semble important à plusieurs titres.

Il comporte d'abord un rappel d'ensemble de son engagement dans la vie publique comme collaborateur de Georges Pompidou à l'Élysée, puis comme ministre de l'Économie et des Finances dans le gouvernement Chirac et, enfin, comme Premier ministre, jusqu'à sa candidature en 1995 à l'Élysée. Dans ces pages, Édouard Balladur expose avec calme et précision la philosophie politique qui a dominé son parcours : adhésion raisonnée à un libéralisme limité par de réelles préoccupations sociales, considération, un peu méfiante, vis-à-vis d'un gaullisme plus prisé dans sa dimension proprement "gaullienne" que dans ses pulsions chiraquiennes, sens de l'État porteur, envers et contre tout, de l'intérêt général, qui doit, en toutes circonstances, s'imposer.

Il est évidemment possible de critiquer cette synthèse, où apparaissent encore – notamment vis-à-vis de Jacques Chirac – les blessures d'une démarche qui n'a pas eu la consécration qu'elle méritait. Mais nul ne pourra mettre en cause la sincérité et la cohérence d'une action qui, pour l'essentiel, a réussi, au cours de ces années 1993-1995 où se préparait la destinée, qui allait être si décevante, de notre pays dans la décennie à venir.

Mais l'intérêt de l'ouvrage d'Édouard Balladur réside aussi dans la transcription – qui paraît fidèle – du dialogue qu'entretinrent le Président de la République et le Premier ministre pendant ces années de cohabitation : le face-à-face des deux hommes est passionnant, dans la mesure où il oppose deux tempéraments, deux parcours, deux politiques, deux légitimités. Tandis qu'Édouard Balladur s'y montre inébranlable dans l'affirmation de ses principes et la volonté de les appliquer, François Mitterrand s'y révèle un redoutable jouteur, volontiers cynique, souvent manipulateur, aux amabilités calculées, de plus en plus exaspéré par la réussite de son interlocuteur, au point de manœuvrer, à la fin de la période, pour favoriser la victoire de Jacques Chirac aux élections présidentielles. L'Histoire jugera l'action des deux hommes : mais ce qu'il est possible d'apprécier d'apprécier, dès maintenant, c'est la profondeur de leur commun patriotisme et l'étendue de leur culture, puisée, il est vrai, aux mêmes sources.

Enfin, et ce n'est pas le moindre, l'intérêt du livre réside dans l'évaluation finale, par M. Balladur, de la pratique de la cohabitation. Il en a d'autant plus de mérite qu'il en avait vanté, en 1983, les avantages, à un moment où la possibilité d'une dissociation des majorités parlementaire et présidentielle commençait à se profiler à l'horizon. Contrairement à Raymond Barre, Édouard Balladur avait en effet considéré qu'il valait mieux prendre le risque d'une division de l'Éxécutif que celui d'un nouveau recours aux urnes, qui troublerait l'opinion. La rudesse de l'expérience qu'il a vécue entre 1993 et 1995 le conduit, au contraire, à estimer aujourd'hui que "la cohabitation institue un système instable et opaque", qu'elle favorise au sommet de l'État l'équivoque et le double langage et que "les responsabilités s'en trouvent diluées". On ne saurait mieux dire.

Oui, le pouvoir ne se partage pas.

C'est ce que nous avons toujours pensé et affirmé.

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13/03/2008

Le nouveau XXIe siècle

 

Jacques Sapir
Le nouveau XXIe siècle
Paris, Le Seuil, 2008

 

M. Jacques Sapir, économiste fort pointu, professeur à l'École de Moscou mais, aussi, bon connaisseur des analyses des auteurs américains sur l'économie internationale, observateur attentif de la vie politique du pays, avait beaucoup de titres pour nous donner une étude dense et neuve sur les perspectives du XXIe siècle : Du siècle américain au retour des nations. Nous en présenterons les principales conclusions.

M. Sapir constate, tout d'abord, que l'ordre économique et politique développé depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, dans l'esprit d'un libéralisme sans frontières, par et pour l'affirmation de la puissance américaine, a été rompu, avant même l'attentat du 11 septembre 2001, par la crise financière internationale de 1997 à 1999. Les États-Unis et les institutions qui leur étaient dévouées, du FMI à la Banque mondiale, se sont, en effet, révélés incapables de la maîtriser vraiment, puisque leur pouvoir a été vivement contesté, notamment dans les manifestations de masse de Seatle contre l'Organisation mondiale du Commerce, tandis qu'au tournant du siècle, la Russie émergeait de l'abîme et que la Chine amorçait son grand retour. C'est dans ce contexte que, selon M. Sapir, les Américains ont cherché à reprendre la main, avec ou sans l'OTAN, dans les opérations guerrières du Kosovo, de l'Afghanistan, de l'Irak : mais on sait qu'elles ont mal tourné, dans les deux derniers cas surtout, pour aboutir à de sanglantes impasses. C'est pourquoi, aux yeux de l'auteur, le «nouveau XXIe siècle» qui aurait dû être celui du triomphe américain, s'est ouvert sur de larges incertitudes où, non seulement la Chine et la Russie mais aussi les grandes puissances émergentes et les nations européennes, dont la France, pourraient trouver l'occasion de jouer un jeu original et actif : celui de sujet et non plus d'objet de l'histoire à venir ; celui d'authentiques partenaires dans un monde redevenu multipolaire.

Cette volonté de M. Sapir de «penser le futur» dans une vision à la fois ample et précise, se fonde sur une démonstration serrée et exigeante, qui se démarque très vite de celle d'Hubert Védrine – dont nous avions, dans ces colonnes noté tout l'intérêt –, tant dans sa méthode que dans ses conclusions. M. Sapir va, en effet, beaucoup plus loin que l'ancien ministre des Affaires étrangères dans la mise en cause de la pensée unique sur les formes et les conséquences de la mondialisation libérale et les comportements, défensifs et offensifs, des États-Unis : car ceux-ci ont désormais affaire avec le redressement inattendu de la Russie de Vladimir Poutine et la montée en puissance du «compétiteur global» que devient la Chine.
Quelles conséquences Jacques Sapir tire-t-il, pour la France, de cette situation nouvelle ? C'est, essentiellement, que le pays, longtemps paralysé par des analyses obsolètes qui ont conduit ses gouvernants à l'immobilisme, doit reprendre l'initiative s'il ne veut pas se déliter dans la médiocrité, en demeurant dans la logique libre-échangiste doublée d'une politique sociale compassionnelle, «fonds de commerce commun de Pascal Lamy, Dominique Strauss-Kahn et François Bayrou». Pour en sortir, l'auteur ne croit pas au cadre fourni par l'Europe des Vingt-Sept, ni même au traité «simplifié», tant que demeurera la dictature de la BCE. En revanche, il pense qu'il est possible de développer, à court et moyen terme, des coopérations spécialisées, par groupes de pays, comme celles qui ont permis la naissance d'Ariane et d'EADS : le «couple franco allemand, progressivement étendu à une alliance avec la Russie» pourrait donner l'impulsion nécessaire à cette relance. De telles stratégies n'étant évidemment concevables, pour M. Sapir, que si elles s'articulent sur «ce retour de l'État-nation qui se manifeste partout autour de nous».

Les «élites européennes», les élites françaises, vont-elles comprendre la nouvelle donne qui s'esquisse au seuil du XXIe siècle à construire ? L'avenir reste incertain, mais nous partageons, pour notre part, le questionnement de l'auteur, en souhaitant que les réponses qui lui seront apportées soient proches de ce qu'il espère.

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09/10/2007

Jacques Chaban-Delmas en politique

 

Jacques Chaban-Delmas en politique
Actes du colloque de Bordeaux du 18 au 20 mai 2006
Presses Universitaires de France, 2007

 

L'important ouvrage qui vient de retracer, sur près de 500 pages, le déroulement du «Colloque Chaban» que nous avions évoqué à plusieurs reprises dans ces colonnes mérite d'être particulièrement signalé. Et pas seulement parce que ce colloque est né de la volonté de Pierre Pascal et de Jean Charbonnel de rompre un injuste silence sur Jacques Chaban-Delmas, mais aussi et surtout parce qu'il a bénéficié, pour sa réalisation, de conditions tout à fait remarquables.

Et, d'abord, de la prise en charge du projet par une équipe universitaire de premier plan, conduite par MM. Lachaise, Le Béguec et Sirinelli. Avec eux, des enseignants et des chercheurs de qualité, provenant d'établissements de différentes origines – même si la part de la brillante école de Bordeaux y fut, naturellement, insigne – ont analysé sans complaisance, avec l'objectivité de la science, les principaux aspects et épisodes de la personnalité et de la carrière d'un homme politique hors du commun. Ces communications ont été appuyées par un nombre conséquent de témoignages qui ont, plus d'une fois, apporté des éclairages inattendus sur Jacques Chaban-Delmas : il est d'autant plus regrettable que certains, comme ceux de Simon Nora et de Jacques Baumel, n'aient pu intervenir, en raison du décès de leurs auteurs. Ce qui souligne encore l'urgence qu'il y avait à tenir ce colloque.

Nous ne pouvons, évidemment, retracer dans le détail le contenu des quelques trente interventions qui se sont succédées pendant deux jours et demi, devant un public qui n'a cessé d'être dense. Nous n'en retiendrons que trois traits qui nous paraissent majeurs.

C'est, en premier lieu, que le personnage de Chaban, avec le recul du temps et à la lumière des précisions apportées par l'Histoire, apparaît vraiment exceptionnel dans le cours de nos Républiques : la longueur de sa carrière, depuis la Résistance jusqu'aux palais nationaux, le niveau de ses responsabilités, la variété des charges qu'il a assumées, les chances qu'il a su saisir, l'intérêt des thèmes qu'il a développés, ont été sans précédent et ne semblent pas devoir se présenter à nouveau, avant longtemps : combien pèsent peu, en face de ce bilan, les reproches qui lui ont été faits d'inconstance et de légèreté !

C'est, ensuite, que le cœur du «système» de Chaban, qu'il l'ait appliqué dans la direction du modeste groupe des Républicains sociaux, à la présidence de l'Assemblée nationale, dans son ministère de la «Nouvelle Société» ou dans la gouvernance de Bordeaux et de l'Aquitaine, a été, quoi qu'on en ait dit, d'une totale homogénéité : ouverture aux autres, générosité dans l'inspiration, rapidité dans l'exécution, mais, toujours, fidélité à une certaine idée de la France, incarnée, à ses yeux, par le général de Gaulle.

C'est, enfin, que l'échec de sa candidature aux élections présidentielles de 1974, préparé par ses incompréhensions avec Georges Pompidou et ses propres maladresses, et achevé par les trahisons dont il a alors été victime, a représenté une formidable occasion perdue pour la France, ballottée, après lui, d'un excès à l'autre, ainsi que pour le gaullisme, désormais privé du souffle modernisateur dont il avait tant besoin. On ne le répètera jamais assez.

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