13.03.2008

Le nouveau XXIe siècle

 

Jacques Sapir
Le nouveau XXIe siècle
Paris, Le Seuil, 2008

 

M. Jacques Sapir, économiste fort pointu, professeur à l'École de Moscou mais, aussi, bon connaisseur des analyses des auteurs américains sur l'économie internationale, observateur attentif de la vie politique du pays, avait beaucoup de titres pour nous donner une étude dense et neuve sur les perspectives du XXIe siècle : Du siècle américain au retour des nations. Nous en présenterons les principales conclusions.

M. Sapir constate, tout d'abord, que l'ordre économique et politique développé depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, dans l'esprit d'un libéralisme sans frontières, par et pour l'affirmation de la puissance américaine, a été rompu, avant même l'attentat du 11 septembre 2001, par la crise financière internationale de 1997 à 1999. Les États-Unis et les institutions qui leur étaient dévouées, du FMI à la Banque mondiale, se sont, en effet, révélés incapables de la maîtriser vraiment, puisque leur pouvoir a été vivement contesté, notamment dans les manifestations de masse de Seatle contre l'Organisation mondiale du Commerce, tandis qu'au tournant du siècle, la Russie émergeait de l'abîme et que la Chine amorçait son grand retour. C'est dans ce contexte que, selon M. Sapir, les Américains ont cherché à reprendre la main, avec ou sans l'OTAN, dans les opérations guerrières du Kosovo, de l'Afghanistan, de l'Irak : mais on sait qu'elles ont mal tourné, dans les deux derniers cas surtout, pour aboutir à de sanglantes impasses. C'est pourquoi, aux yeux de l'auteur, le «nouveau XXIe siècle» qui aurait dû être celui du triomphe américain, s'est ouvert sur de larges incertitudes où, non seulement la Chine et la Russie mais aussi les grandes puissances émergentes et les nations européennes, dont la France, pourraient trouver l'occasion de jouer un jeu original et actif : celui de sujet et non plus d'objet de l'histoire à venir ; celui d'authentiques partenaires dans un monde redevenu multipolaire.

Cette volonté de M. Sapir de «penser le futur» dans une vision à la fois ample et précise, se fonde sur une démonstration serrée et exigeante, qui se démarque très vite de celle d'Hubert Védrine – dont nous avions, dans ces colonnes noté tout l'intérêt –, tant dans sa méthode que dans ses conclusions. M. Sapir va, en effet, beaucoup plus loin que l'ancien ministre des Affaires étrangères dans la mise en cause de la pensée unique sur les formes et les conséquences de la mondialisation libérale et les comportements, défensifs et offensifs, des États-Unis : car ceux-ci ont désormais affaire avec le redressement inattendu de la Russie de Vladimir Poutine et la montée en puissance du «compétiteur global» que devient la Chine.
Quelles conséquences Jacques Sapir tire-t-il, pour la France, de cette situation nouvelle ? C'est, essentiellement, que le pays, longtemps paralysé par des analyses obsolètes qui ont conduit ses gouvernants à l'immobilisme, doit reprendre l'initiative s'il ne veut pas se déliter dans la médiocrité, en demeurant dans la logique libre-échangiste doublée d'une politique sociale compassionnelle, «fonds de commerce commun de Pascal Lamy, Dominique Strauss-Kahn et François Bayrou». Pour en sortir, l'auteur ne croit pas au cadre fourni par l'Europe des Vingt-Sept, ni même au traité «simplifié», tant que demeurera la dictature de la BCE. En revanche, il pense qu'il est possible de développer, à court et moyen terme, des coopérations spécialisées, par groupes de pays, comme celles qui ont permis la naissance d'Ariane et d'EADS : le «couple franco allemand, progressivement étendu à une alliance avec la Russie» pourrait donner l'impulsion nécessaire à cette relance. De telles stratégies n'étant évidemment concevables, pour M. Sapir, que si elles s'articulent sur «ce retour de l'État-nation qui se manifeste partout autour de nous».

Les «élites européennes», les élites françaises, vont-elles comprendre la nouvelle donne qui s'esquisse au seuil du XXIe siècle à construire ? L'avenir reste incertain, mais nous partageons, pour notre part, le questionnement de l'auteur, en souhaitant que les réponses qui lui seront apportées soient proches de ce qu'il espère.

09.10.2007

Jacques Chaban-Delmas en politique

 

Jacques Chaban-Delmas en politique
Actes du colloque de Bordeaux du 18 au 20 mai 2006
Presses Universitaires de France, 2007

 

L'important ouvrage qui vient de retracer, sur près de 500 pages, le déroulement du «Colloque Chaban» que nous avions évoqué à plusieurs reprises dans ces colonnes mérite d'être particulièrement signalé. Et pas seulement parce que ce colloque est né de la volonté de Pierre Pascal et de Jean Charbonnel de rompre un injuste silence sur Jacques Chaban-Delmas, mais aussi et surtout parce qu'il a bénéficié, pour sa réalisation, de conditions tout à fait remarquables.

Et, d'abord, de la prise en charge du projet par une équipe universitaire de premier plan, conduite par MM. Lachaise, Le Béguec et Sirinelli. Avec eux, des enseignants et des chercheurs de qualité, provenant d'établissements de différentes origines – même si la part de la brillante école de Bordeaux y fut, naturellement, insigne – ont analysé sans complaisance, avec l'objectivité de la science, les principaux aspects et épisodes de la personnalité et de la carrière d'un homme politique hors du commun. Ces communications ont été appuyées par un nombre conséquent de témoignages qui ont, plus d'une fois, apporté des éclairages inattendus sur Jacques Chaban-Delmas : il est d'autant plus regrettable que certains, comme ceux de Simon Nora et de Jacques Baumel, n'aient pu intervenir, en raison du décès de leurs auteurs. Ce qui souligne encore l'urgence qu'il y avait à tenir ce colloque.

Nous ne pouvons, évidemment, retracer dans le détail le contenu des quelques trente interventions qui se sont succédées pendant deux jours et demi, devant un public qui n'a cessé d'être dense. Nous n'en retiendrons que trois traits qui nous paraissent majeurs.

C'est, en premier lieu, que le personnage de Chaban, avec le recul du temps et à la lumière des précisions apportées par l'Histoire, apparaît vraiment exceptionnel dans le cours de nos Républiques : la longueur de sa carrière, depuis la Résistance jusqu'aux palais nationaux, le niveau de ses responsabilités, la variété des charges qu'il a assumées, les chances qu'il a su saisir, l'intérêt des thèmes qu'il a développés, ont été sans précédent et ne semblent pas devoir se présenter à nouveau, avant longtemps : combien pèsent peu, en face de ce bilan, les reproches qui lui ont été faits d'inconstance et de légèreté !

C'est, ensuite, que le cœur du «système» de Chaban, qu'il l'ait appliqué dans la direction du modeste groupe des Républicains sociaux, à la présidence de l'Assemblée nationale, dans son ministère de la «Nouvelle Société» ou dans la gouvernance de Bordeaux et de l'Aquitaine, a été, quoi qu'on en ait dit, d'une totale homogénéité : ouverture aux autres, générosité dans l'inspiration, rapidité dans l'exécution, mais, toujours, fidélité à une certaine idée de la France, incarnée, à ses yeux, par le général de Gaulle.

C'est, enfin, que l'échec de sa candidature aux élections présidentielles de 1974, préparé par ses incompréhensions avec Georges Pompidou et ses propres maladresses, et achevé par les trahisons dont il a alors été victime, a représenté une formidable occasion perdue pour la France, ballottée, après lui, d'un excès à l'autre, ainsi que pour le gaullisme, désormais privé du souffle modernisateur dont il avait tant besoin. On ne le répètera jamais assez.

23.11.2006

La religion gaulliste

 

Gaetano Quagliariello
La religion gaulliste
Paris, Perrin, 2007

 

Nous avons trouvé un réel intérêt au livre de M. Quagliariello.

D'abord, parce qu'il s'agit d'un regard italien, ce qui est rare, sur le général de Gaulle et le gaullisme. D'autant qu'aux analyses personnelles que l'auteur – universitaire reconnu, aujourd'hui sénateur de Rome – a ainsi effectuées sur ce grand sujet s'ajoute le rappel des jugements émis entre 1945 et 1969 par les diplomates italiens en poste en France, dont il a eu connaissance. Cet éclairage, que M. Quagliariello avait déjà esquissé dans une communication présentée en 1997 à un colloque sur le RPF, est évidemment précieux parce qu'il témoigne de la curiosité, pas toujours bienveillante, de nos voisins à l'égard de l'entreprise du Général : en tout cas, la lucidité et la finesse n'ont cessé d'être au rendez-vous de ces appréciations, ce qui ne saurait étonner chez les représentants d'un pays qui a inventé la diplomatie !

Ensuite, parce que cet ouvrage de 600 pages, dont près d'une centaine de notes et de références, représente un travail de qualité, en dépit de quelques confusions de noms et scories d'impression qu'un éditeur plus attentif aurait pu éviter... Mais, si l'on va à l'essentiel, l'ambition de l'auteur apparaît clairement : elle était de retrouver, pendant les 30 ans de la vie publique du général de Gaulle, les origines et les formes du charisme extraordinaire que l'homme du 18 juin a exercé sur le peuple français, et sur quelques autres aussi. Le chercheur italien y est-il parvenu ?

Oui, dans la mesure où il nous présente nombre de réflexions pertinentes sur la naissance du mythe gaullien, sur sa «liturgie», sur ses actes fondateurs lors des grandes crises nationales, mais aussi sur ses limites, ses difficultés, ses échecs. Dans cette longue histoire narrée avec précision et parfois minutie, certains aspects et plusieurs moments du gaullisme ont été scrutés avec un soin particulier : il en est ainsi des relations toujours tendues du Général avec les partis politiques, même ceux qui le soutenaient ; de ses rapports, compliqués, avec Pierre Mendès France ; de l'aventure, trop méconnue et pourtant significative, des Républicains sociaux ; de l'accouchement des institutions de la Ve République, du discours de Bayeux au référendum de 1962 ; et, bien entendu, des épisodes majeurs du retour au pouvoir de 1958 et du mouvement étudiant et ouvrier de 1968. Sans oublier le sens profond de «la gestion du silence» pendant la traversée du désert, auquel De Gaulle s'était astreint.

On regrettera, toutefois, quelques interprétations qui nous semblent erronées, peut-être en raison de la complexité et du caractère paradoxal des faits. Ainsi, si le chef du gouvernement provisoire de 1945, si désireux pourtant d'associer la famille socialiste à son pouvoir, ne s'est pas «engouffré dans la brèche ouverte» par la forte personnalité de Pierre Brossolette, ce n'est pas faute d'une «vraie stratégie gaulliste» à l'égard de la SFIO reconstituée, mais parce que les considérations partisanes l'avaient à nouveau emporté, après la fin de la guerre, chez Léon Blum et André Philip. Il n'est pas sûr, non plus, que Gaetano Quagliariello ait totalement perçu la portée de la politique extérieure conduite par le général de Gaulle, qui ne fut pas seulement une course hautaine vers la «grandeur» perdue. Et surtout, nous ne pensons pas que la source vive du charisme gaullien – mot que nous préférons à celui de «religion» – apparaisse complètement dans ces analyses : c'est-à-dire cet alliage inouï, au coeur des crises françaises du XXe siècle, entre une légitimité fondée sur l'Histoire et la quête inlassable du rassemblement d'hommes dispersés et souvent dressés les uns contre les autres par la défaite puis par le régime des partis.

Il est vrai qu'une telle alchimie n'était pas forcément évidente au coeur d'une vision sympathique mais naturellement distanciée des réalités de la France.